Six-roues contre autochenilles : duel sous le soleil saharien

Nous sommes au début des années 20. Entre l’Algérie et l’Afrique occidentale française, le Sahara constitue une barrière naturelle que le chemin de fer n’a pas franchie. Pour les constructeurs d’automobiles, la « Conquête du désert » est un défi  technique qui compte beaucoup en termes d’image de marque. Entre décembre 1922 et janvier 1923, André Citroën se lance dans l’aventure avec la mission transsaharienne Haardt Audouin-Dubreuil et ses spectaculaires autochenilles à système Kégresse-Hinstin.

Fier de ce premier succès, il décide de mettre sur pied une nouvelle expédition d’études dès que possible. Elle se déroulera du 9 novembre au 22 décembre 1923. Le Général Estienne, responsable du matériel des armées est d’abord intéressé par les résultats de Citroën car il recherche un véhicule capable de remplacer l’utilisation du chameau pour les troupes militaires. Il encourage donc cette deuxième mission et obtient qu’elle soit dirigée par ses deux fils : le lieutenant Georges Estienne et son frère René Estienne, spécialistes sahariens des reconnaissances de terrain. Chercheurs de pistes de talent, les frères Estienne mettent à profit ce raid  pour reconnaître un meilleur itinéraire possible.

Cependant, le Général Estienne est de moins en moins convaincu par les autochenilles, très efficaces sur le sable mais beaucoup moins sur les pistes rocailleuses. Il se tourne alors vers Louis Renault qui met au point un véhicule « six roues » avec un pont arrière double à grand débattement. Chaque roue jumelée est dotée de deux pneus basse pression conférant à l’ensemble une bonne adhérence. Les 4 roues arrière sont motrices. Dérivé de la robuste voiture Renault KZ, le véhicule type MH reste similaire autant que possible à un modèle de série. Un simple moteur 10 CV suffit à son fonctionnement : l’économie d’essence réalisée est particulièrement intéressante sur le sol africain en l’absence de tout point de ravitaillement.

En cette fin décembre 1923, alors que Citroën achève sa deuxième mission, trois « six roues » Renault réalisent un premier essai très concluant entre Touggourt et El Oued-Tozeur.

Tournant le dos à Citroën, les frères Estienne montent alors une expédition basée sur leur itinéraire nouvellement reconnu, mais cette fois, avec les véhicules Renault. Ils s’associent pour l’occasion à Gaston Gradis, ami de louis Renault et fondateur de la toute jeune Compagnie Générale Transsaharienne.

Le 25 janvier 1924 peu après minuit, trois Renault 6 roues quittent Colomb-Béchar. La mission est composée de Gaston Gradis, des deux frères Estienne, de l’ingénieur de Renault Pierre Schwob et de trois mécaniciens. 24 heures plus tôt, trois autochenilles de la troisième expédition Citroën partaient du même endroit et sur le même trajet !

Les deux équipes se talonnent en un véritable duel. Plus rapide, l’expédition Renault perd cependant deux jours précieux en cherchant un passage le long de l’oued Tilemsi. Parties une journée après ses concurrents, les Renault 6 roues ne comptent pourtant plus que 5 heures de retard à l’arrivée finale au poste militaire de Bourem (Niger) le 31 janvier 1924.  À ce stade, les deux missions ont parcouru 2400 km en moins de sept jours.

Les voies des deux expéditions se séparent alors : les Citroën vont à Tombouctou et remontent au plus vite sur Alger afin d’exploiter l’effet « promotion » de leur raid. De son côté, la mission Renault continue jusqu’à Gao puis « pousse » à travers la brousse soudanaise jusqu’à Sokoto (Nigéria). Gaston Gradis, met à profit le trajet du retour pour réaliser une étude détaillée en vue des prochaines lignes régulières qu’il ambitionne pour sa compagnie.


Alors que le projet d’une Société de transport transsaharienne créée par Citroën tourne court, celui de Gradis, soutenu par Renault va se développer. Après avoir construit des hôtels à Reggan, Gao, Niamey, mis en place un dépôt d’essence à Bidon V, la Compagnie Générale Transsaharienne inaugure un service régulier d’octobre à mai en 1927 entre l’Afrique du Nord et le Niger avec des véhicules Renault 6 roues spéciaux. Cette « mode » du tourisme transsaharien perdure jusqu’à la fin des années 30 mais son exploitation commerciale va rester limitée. Le désert et ses défis n’ont cependant pas fini de narguer les constructeurs automobile !

 
 
 
 

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