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Fondation de l'Automobile Marius Berliet

Pourriez-vous conduire un camion à gazogène ?

Principe du gazogène : Chauffer du charbon ou du bois dans une enceinte fermée (générateur) à environ 1200°C afin de produire une gazéification (hydrogène/oxyde de carbone). Ce gaz est ensuite traité et épuré physiquement et/ou chimiquement avant d’obtenir un gaz injectable dans le moteur du véhicule.

implantation gazobois Berliet 1939

Essais d’adaptation de gazobois – Berliet Vénissieux 1940

Les préparatifs de mise en route :

Contrairement aux argumentaires optimistes des publicités pour les installations gazogènes de l’époque, les opérations de démarrage restaient longues et délicates.

1 – nettoyage du foyer des anciennes cendres et du mâchefer, et si nécessaire des filtres et des refroidisseurs,

2 – chargement du générateur,

3 – inflammation du combustible avec circulation d’air extérieur par l’intermédiaire d’un aspirateur – mécanique pour les premiers véhicules et électrique par la suite – qui aspire les gaz en dessous du foyer pour un meilleur rendement,

4 – attendre la montée de la température d’environ 1000 à 1500° pour que la vapeur d’eau issue du combustible se en transforme gaz composé d’oxygène et oxyde de carbone. Il se forme aussi du méthane, du gaz carbonique, de l’azote et quelques gaz plus ou moins combustibles et /ou toxiques,

5 – nécessité de filtrer le gaz et de le refroidir pour qu’il puisse être utilisé,

6 – au bout de dix à quinze minutes environ, essai en sortie de l’aspirateur pour s’assurer que la formation du gaz est correcte (flamme bleue et stabilisée),

7 – mise en route du moteur à la manivelle ou au démarreur si la batterie est encore bonne, voire démarrage à l’essence, puis passage au gaz. Ensuite arrêt de l’aspirateur et fermeture du robinet d’essence.

installation gazobois 1938

En route !

Une fois le démarrage effectué, la vigilance restait de mise. Pour les grandes distances, le chauffeur devait surveiller constamment son gazogène en cours de route et l’alimenter en combustible, sous peine de recommencer l’opération de mise en route après que le système se soit éteint et refroidit. Les chauffeurs qui avaient l’habitude de mettre en marche un moteur à essence éprouvaient de grosses difficultés avec le gazogène. On vendait même des accessoires pour faciliter l’inflammation du foyer, un peu comme pour les barbecues actuellement.

Berliet VDNAG 1937

Publicité Imbert gazobois 1939

Conduite… et consommation.

La conduite du véhicule était très différente d’un camion standard car l’équipement gazogène constituait une surcharge de 300 à 400 kg, auquel il fallait ajouter un stock de bois ou de charbon suivant la distance à parcourir. Les caisses des camions étaient modifiées pour permettre l’adaptation du système. Le gaz produit était du gaz pauvre, donc très peu calorifique et le moteur perdait 40 à 50% de sa puissance par rapport aux carburants classiques. Il fallait 30 à 60 kilos de bois selon les véhicules pour parcourir une centaine de kilomètres.

Berliet gazobois GDRG vers 1945

Berliet GDRG 1945 vue arrière

Des utilisateurs témoignent :

Anecdote d’un chauffeur de Citroën :

Mon père était transporteur et après l’occupation de 1940-45, il possédait un camion Citroën P45 transformé en gazogène. Un jour, il se trouvait à la sortie de Lyon en direction de Bourg en Bresse sur la RN 86, dans la côte qui mène à Rillieux. Il montait en première, bercé par le ronflement sonore et lancinant de son moteur. Soudain le moteur commença à prendre des tours : mon père passa en seconde. Puis le moteur reprit encore des tours et il enclencha la troisième en se disant « mon gazo fonctionne vraiment bien aujourd’hui ». Le moteur continua à accélérer et tout content, il passa la quatrième. Là, il se dit qu’il y avait tout de même quelque chose de bizarre. Il regarda dans son rétroviseur et s’aperçut qu’un camion américain GMC – sans doute pressé et ne pouvant pas le doubler – était en train… de le pousser au cul !

Extrait des mémoires du père de Monique Chapelle – entreprise de Travaux Publics :

En pleine guerre, en 1942, avant l’occupation de la zone libre, Berliet nous avait livré un camion gazobois neuf, c’était une merveille. Il est vrai que nous avions alors un chauffeur sensationnel, il entretenait son camion d’une façon méticuleuse : au moindre bruit anormal, il voulait savoir d’où ça provenait. En mars 1946, l’Administration des Ponts & Chaussées de Lyon, à la demande de la ville de Villefranche-sur-Saône, nous a réquisitionné ce camion Berliet pour aller chercher dix tonnes de savon à Marseille. Au retour, depuis Montélimar, nous roulions sur la Nationale 7 au beau milieu d’un convoi de camions militaires anglais. Après Vienne, il y a une assez forte côte, un officier anglais était stupéfait de voir « un camion à marmite » grimper aussi aisément. Il ne voulait pas croire que dix tonnes étaient la charge du camion, je lui ai montré la feuille de route pour le convaincre.

Publicité Berliet de 1941

Merci à Gérard Broutechoux, bénévole à la Fondation Berliet, pour sa précieuse contribution à la rédaction de cet article.